• décentraliser: supprimer le centre, ou la périphérie ?

    TL;DR:

    pour répondre à une demande, ma modeste opinion sur les nuisances que nous engendrons les uns pour les autres, et sur l'esprit qui pourrait guider l'aménagement de notre espace commun. À la fin, je m'essaie à appliquer "liberté égalité fraternité" aux territoires.

    Rien d'innovant ici, juste une synthèse de deux ou trois idées politiques dans ma tête. Je ne suis pas géographe, malgré quelque temps à fréquenter des géographes, aussi j'espère ne pas dire trop me méprendre sur le vocabulaire ou les concepts (les commentaires sont faits pour ça).

    Arbitrer les conflits

    Pas mal de gens râlent contre les désagréments que leur causent des  phénomènes anthropiques (quand ça n'est pas d'origine humaine, ce n'est pas vu comme injuste et c'est plus facile à accepter) tels que le trafic automobile, ferroviaire ou  aérien, les décharges, les essais et centrales nucléaires.
    C'est pourtant la société humaine organisée qui décide en fonction d'un intérêt général pas toujours bien compris d'infliger ces épreuves à de pauvres gens (par exemple, les Polynésiens sont quantité négligeable face à l'intérêt d'avoir des bombes nucléaires bien de chez nous - confusion de l'intérêt général et de l'intérêt des généraux).

    Je pense  que si la politique a un rôle à jouer, c'est dans l'arbitrage des conflits -condition de la légitimité du monopole de l'État sur  la violence- bien plus que la règlementation via l'état civil de ce qui se passe dans les chambres  à coucher, avec qui (mais quand même, pour quelle  raison, justement à cause de la violence).
    Prenons un exemple simple, dans lequel chacun de nous devrait percevoir le mieux le point de vue de l'autre : le périph.
    Cet exemple a l'avantage de permettre l'analyse sous l'angle géographique.

    À la périphérie du centre : périphérique routier et autres désagréments

    Periph par Geralix sur wikipedia CC-BY-SA  https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Echangeur_periph-Pte-Bagnolet_02.jpg

    Beaucoup de villes sont dotées de périphériques, rocades, voies  rapides. Les êtres vivants qui vivent le long de ces axes bénéficient d'un temps de transport réduit à condition de posséder un permis et une voiture. En  contrepartie, ils subissent le bruit, les gaz et particules, causes de stress et de diverses maladies (cancer, maladies cardiovasculaires…).
    En fait, cette contrepartie infligée comme une violence d'État n'est pas  conditionnée par le fait d'avoir une voiture mais par le fait de vivre làdécentraliser: supprimer le centre, ou la périphérie ?.

    Les représentations mentales d'un humain sont influencées par le  territoire dans lequel il vit, même lorsqu'il est un décideur très scrupuleux, C'est l'un des plaisirs du voyage : même dans une chambre d'hôtel anonyme, quand on est à Seoul, on change de perspective sur le monde simplement parce qu'on n'est plus en France.

    Passerelle des deux rives Strasbourg-KehlRien que franchir le Rhin sur la Passerelle des Deux-Rives, quand bien même tout le monde parlerait français, me fait prendre conscience que les éléments légaux ou historiques qui constituent mon environnement quotidien sont pour beaucoup d'entre eux restés de l'autre côté de l'eau. Je crois que je ne définirai pas le  mot  "territoire" aujourd'hui, mais de nombreuses ressources existent à  ce  sujet.

     

    De même qu'un humain est plus intéressant qu'une masse d'humains, et que c'est dans les échanges entre humains que se crée la richesse, chaque territoire est plus intéressant que l'aggrégation de territoires à une seule mégalopole planificatrice, et c'est dans leurs interactions que se crée la richesse.

    Ce qu'on ne saurait voir

    Toilettes par Alma Pater CC-BY-SA sur wikipedia https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Daugavpils_fortress13.JPG

    Je fais un parallèle entre l'implantation concommitante du  périphérique et de zones résidentielles populaires à distance des  centres de décision et la chasse d'eau des toilettes ou encore le vide  ordures : c'est probablement un réflexe de chasseur-cueilleur qui consiste à rejeter  hors de la vue les déchets de notre confort, et à confier leur  évacuation à des systèmes (aujourd'hui des gens) dont on ignore tout.
    Inventaire non exhaustif de ce que nous ne voulons pas voir ou sentir, mais que la société produit à foison (bref, ce que font les sociétés propriétaires des media, mais qu'on ne verra pas au 13h de TF1) :

    • déchets, eaux usées et déjections,
    • pollution (de voitures, camions, bateaux, avions, usines…),
    • pauvres, malades, handicapés, prostitution et addictions,
    • abattoirs et chaîne agro-industrielle,
    • centrales nucléaires, centres d'enfouissement et usines d'armement (psychologiquement le secret défense arrange bien les citoyens que nous sommes, nous  permettant de pas  assumer notre devoir citoyen de surveillance et de contre pouvoir).

    Périph par Geralix sur wikipedia. CC-BY-SA https://commons.wikimedia.org/wiki/File:TPC_periph-Paris_sortie_A6a.jpg

    Je reviens au périphérique routier, dont les dégats sont, par exemple pour Paris, recensés par respireleperiph tandis qu'en face, des associations de conducteurs semblent paniquer à  la perspective que la voiture soit progressivement exclue des centres urbains. Pas entièrement à tort, puisque d'une part, la subdivision territoriale permet ici à ceux qui subissent le trafic de prendre des mesures d'exclusion, et que d'autre part la voiture constitue une condition de la subsistance de nombre d'automobilistes.
    Le politique, en France souvent issu des grands corps parisiens, est plutôt avantagé par la concentration des lieux de pouvoir et n'a pas prévu d'alternative, il n'a pas voulu comprendre que les villes ont une taille optimale pour un mode d'organisation et  des technologies donnés, Et pourtant, Dumont le disait déjà. Les architectes urbanistes n'ont jamais fait de miracles.  On continue encore aujourd'hui à développer les nouveaux outils culturels, économiques ou de pouvoir dans la capitale -la province ne  semble bonne qu'aux hauts fourneaux. L'agglomération parisienne a  dépassé la taille optimale depuis longtemps, et beaucoup de temps qui pourrait être  consacré à produire, à être plus heureux, est consacré à attendre le RER  ou patienter dans les bouchons.

    Déplacer la nuisance un peu plus loin, la diluer ?

    Quand une plaie du type "rocade polluante qui rend tout un quartier malade" apparaît enfin dans la  lueur de l'actualité, de vagues echos de psychologie de comptoir ou d'affreux sens commun me poussent à dire qu'on devrait chercher non pas à la faire reconstruire 10 kilomètres plus loin comme le GCO strasbourgeois (ou NDDL mais c'est un autre sujet) mais

    • à faire supporter le problème à tous, de façon équitable (si  j'allais jusqu'au bout de la logique : ayons nos décharges, voitures et  centrales nucléaires près de chez nous, mêlées aux terrasses, rues piétonnes et  autres agréments),
    • à faire des choix soutenables, forcés par le point précédent.

    Décentraliser vraiment ça ne serait pas "supprimer le centre", mais  "supprimer la périphérie" (banlieue ou décharge, peu importe le nom  qu'on donne à la zone géographique qu'on méprise et refoule).

    décentraliser: supprimer le centre, ou la périphérie ?

    Considérations encore plus générales et abstraites

    Pour l'exercice, voici ce que donne la devise de notre république (à  l'heure où Copé réhabilite « travail famille patrie ») dans cette  perspective territoriale :


        La liberté de chaque citoyen serait un atout pour  l'aménagement du territoire. Une majorité de citoyens vit dans l'angoisse de se conformer au modèle salarial/consommation, souvent pour échapper au chômage, en tendant quand cela est possible vers le modèle [consommez en grande  surface, déplacez-vous en voiture, travaillez en ville, accomplissez le  rêve pavillonnaire]. Si les acteurs s'émancipaient des modèles, ou en tout cas si un  plus grand nombre de modes de vie cohabitait, nous éviterions beaucoup de phénomènes de masse, qui éprouvent  les limites de nos infrastructures. Pour ce qui est de la liberté des territoires, l'autogestion dans le sens d'une plus grande indépendance est le contraire d'une solution : je pense qu'on peut aujourd'hui considérer les centres urbains comme autogérés, et justement, ils abusent égoistement de leur position.


        L'égalité : comme les citoyens, tous les territoires ne sont pas identiques et ne doivent  pas être traités à l'identique, mais tous sont également respectables et doivent être traités sans mépris : cesser de considérer un territoire comme uniquement périphérique d'un autre territoire, ce qui amène la notion de décentralisation comme  atténuation des centres, ou au moins comme polycentralisation (je suis déçu, j'espérais avoir inventé le mot).


        La fraternité, parent pauvre de la devise républicaine qui semble inaccessible et abstraite, aura  une chance de s'inscrire dans la géographie le jour où

    • une majorité de citoyens ne sera pas coincée dans la dissonnance cognitive des modes de vie auxquels se conformer et [ne polluez pas],
    • des décisions d'aménagement du territoire seront prises sans mépris du territoire concerné.

    Pour la rhétorique on pourrait encore ajouter l'historique "ou la mort" à la devise, parce qu'un territoire méprisé est un territoire qui se meurt.

    La décentralisation n'est pas un but en soi ; elle est un moyen pour l'aménagement des "territoires oubliés", qui vise à supprimer leur statut périphérique ; une décentralisation qui vise surtout à décongestionner les trop grands centres, trous noirs qui détruisent les structures qu'ils aspirent. Un dernier jeu sur les mots : l'idée n'est pas de supprimer le centre existant, mais de permettre l'expression de chacun en son lieu de vie.

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